Haïti : le retour du temps de se parler par signes
21/02/2011
- Opinión
Le 7 Février dernier ramenait le 25è anniversaire du départ de Jean-Claude Duvalier. C’est une date qui est considérée comme un jour férié dans le calendrier haïtien car elle est pour les haïtiens une deuxième journée d’indépendance. Bébé Doc se trouve en Haïti ce jour qui consacre la fin du mandat du Président de la République.
Désormais, il faudra que les haïtiens surveillent le début de chaque année pour se mettre à l’abri des catastrophes. Au début de l’année 2010, un séisme violent de 7,3 sur l’échelle de Richter, a ravagé le pays. Puis l’année 2011 a commencé avec le retour de Bébé Doc. Un fauve. Celui qui, a l’instar de Romulus et Remus, a été allaité dans le sang des journalistes, intellectuels, des défenseurs de droits humains…
Le choix du titre de ce texte s’inscrit dans l’idée de rappeler l’esprit de l’époque à ceux qui, tout comme moi, n’ont pas connu l’effet de la terreur Duvalierienne. Le titre émane bien du poète haïtien, Anthony Phelps, lui-même exilé sous Duvalier et finit par s’établir à Montréal. Tous ceux qui rêvaient d’un changement à cette époque récitaient « oh ! Mon pays si triste est la saison qu’il est venu le temps de parler par signes » . La parole leur faisait défaut sous le règne des Duvalier. Tous ceux qui pensaient au changement étaient muets involontairement. Parler des problèmes du pays était perçu par le régime comme se mêler de ce qui ne concerne pas le simple citoyen. Toute une génération est victime du « temps de se parler par signes » instauré par le régime sanguinaire de Papa Doc dont Bébé Doc fut le continuateur.
Mais, dans ses pratiques abjectes ce régime avait des alliés et un mode de fonctionnement.
Les raisons de la durée du régime
Depuis le retour surprise de Jean-Claude Duvalier, le 16 Janvier, on n’arrête pas de se poser des questions : Que vient faire ce Monsieur après 25 années de fuite ? On se demande encore : Quel est l’intérêt de la France dans ce retour brutal ? Ce sont des questions qui, pour moi, ne sont pas de mise, dans la mesure où elles ne nous permettront pas d’avancer dans la compréhension et la prévention de l’épidémie Bébé Doc.
Il serait plus intéressant de se demander, si on veut éviter que de tels phénomènes se reproduisent: Qui avaient intérêt à maintenir le régime des Duvalier pendant près de 30 ans ? Compte tenu de ce qu’on reproche à Bébé Doc, sous quels chefs d’accusation le faire condamner ? Il y a tellement de reproches qui pourraient-être adressés à Jean-Claude Duvalier, qu’on ne sait pas par où commencer et comment procéder. On a l’impression que le régime des Duvalier peut être accusé de toutes les infractions du code pénal haïtien. Sauf que dans le Droit haïtien, il n’y a pas de cumul de peines : il faut trouver l’infraction la plus grave pour faire condamner Bébé Doc. Mais dans tout cela, Duvalier avait des colistiers.
En effet, le monde a vu s’affronter, après la seconde guerre mondiale, deux conceptions du monde occasionnant une période de « guerre froide » entre la Russie Soviétique et les États-Unis. Au cours de cette période, les États-Unis ont trouvé un allié sûr en Papa Doc, le père de Bébé Doc. La corruption, la torture et les exécutions sommaires ne préoccupaient pas le département d’État américain. Tout ce qui était important c’était d’éviter une autre révolution Cubaine en Amérique Latine.
Les États-Unis et la Bourgeoisie haïtienne ont soutenu ce régime pendant près de 30 ans puisque Papa et Bébé les aidaient à combattre le communisme. D’autant que Bébé doc, pour reprendre son expression, avait le fameux projet de « faire d’Haïti le Taiwan de la Caraïbe » en exploitant les ouvriers dans les industries de sous-traitance.
Ce régime jouait bien le jeu des États-Unis et la bourgeoisie haïtienne. D’ailleurs, c’était la politique du département d’État Américain pour toute la région de l’Amérique Latine. C’est aussi le sens du nom De Caudillo comme Augusto Pinochet dans l’histoire du Chili.
Le temps de se parler par signes
Moins de 48 heures après l’arrivée de Bébé Doc, il est inculpé par la justice. Les presses nationale et internationale, sont mobilisées pour avoir une entrevue avec Duvalier. Mais, il a attendu jusqu’au 21 Janvier pour lire un communiqué de presse. Aucun journaliste n’a eu le droit de poser des questions.
Entre temps, deux constats peuvent-être faits.
D’un coté, dans son discours, il a utilisé l’ancien nom de l’aéroport international sous le règne de Papa Doc. Il ne l’a pas fait par mégarde, mais, il voulait tout simplement rappeler qu’il va revenir avec les pratiques de son temps. Il voulait nous rappeler qu’il va revenir avec le culte du chef, interdit par la nouvelle constitution car au moment où son père régnait en maitre sur Haïti plusieurs institutions publiques portaient son nom dont l’aéroport international. A-t-il bien compris que désormais l’aéroport porte le nom d’un des précurseurs de l’indépendance d’Haïti : Toussaint Louverture, non plus le nom criminel de son père, François Duvalier?
D’un autre coté, Jean-Claude Duvalier a présenté ses sympathies aux victimes du tremblement de terre. Sait-il que lui et son père sont responsables du sort de ces sans-abris et de ces victimes du tremblement de terre ? Au fait, pendant le règne des Duvalier, on emmenait par milliers les paysans dans la capitale pour montrer la grandeur du régime au reste du monde. Ce sont ces gens qui sont restés à Port-au-Prince pour fonder des bidonvilles. Ce sont aussi ces gens qui constituent la majorité des victimes du tremblement de terre.
Duvalier, semble oublier, après 25 ans de fuite, tout ce qu’il a fait à ces gens.
Maintenant, la question qui inquiète les victimes de ce régime sanguinaire est la suivante : La justice haïtienne a-t-elle la capacité de juger Jean-Claude Duvalier, vue la corruption qui gangrène dans tous les rouages administratifs de ce pays?
Fait significatif : Au moment où Bébé Doc sortait de son long interrogatoire, accompagné des ses anciens hommes de mains, au parquet du tribunal civil de Port-au-Prince, l’un des policiers qui l’accompagnaient a roué de coups un des journalistes qui se battaient pour avoir une entrevue avec le taciturne dictateur. Il l’a frappé de coups de pieds et coups de poings pour rappeler à tout le monde que le temps de se parler par signes est bel et bien rétabli !
- Panel Lindor
Étudiant à l’Université de Paris 8.
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